FAIS ATTENTION

 Reliquaire Bakota

 

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Cette nouvelle zone à prospecter était une succession de petites crêtes, nous n’arrêtions pas de monter et descendre, c’était épuisant. Les montagnes, comme les appelait le vieux Pierre ne dépassaient pas trois ou quatre cents mètres d’altitude mais les pentes étaient raides et toujours glissantes. Emprunter les pistes à éléphants était un réconfort aussi plaisant que rare. La boussole n’avait rien à faire de nos souffles courts, de nos chutes et de nos glissades, elle était la patronne. La plupart des rivières et des sommets, que nous traversions étaient parsemés de roches plus ou moins volumineuses. Elles sortaient de la terre et semblaient pousser comme les semailles telluriennes d’une main de titan. Nous traversions une vaste cuvette de forêt claire, peuplée de très gros arbres espacés et d’énormes rochers anthracite et arrondis ou très clairs et aux arêtes saillantes.

Ce paysage insolite dégageait une atmosphère menaçante. L’air semblait plus épais ou était-ce la crainte diffuse baignant cet endroit qui rendait la respiration difficile ? En dehors du bruit de fond des insectes, nous ne percevions aucun son. Les oiseaux semblaient avoir été bannis de ce troublant territoire ou pire, craignaient peut-être de le survoler.

 

Bernard écoutait la forêt avec une attention inquiétante. Il appela tout le monde, tous les sens en alerte. Il semblait tendu ! L’endroit où nous étions rassemblés faisait penser à un cirque mégalithique. Nous étions au centre d’un vaste terrain circulaire délimité par de nombreux rochers de toutes tailles et formes et de coloris sombres. Regroupés en silence autour du Pygmée nous pouvions tous entendre ce qui depuis longtemps l’avait alerté au point de l’inquiéter.

Le sous bois s’anima soudain d’ombres véloces et sournoises. Les bruits auparavant  indiscernables se rapprochaient de nous et semblaient faire trembler le sol tant ils étaient nombreux. Nous échangions hâtivement des regards d’interrogations inquiètes. Qui était entrain de nous encercler ? Des bruits de pas, de courses rapides et brèves, comme si l’on     s’approchait en se pressant de rejoindre un abri hors de nos vues.

Chef, nous avons des visiteurs ! 

Puis d’un coup, un concert assourdissant de violents aboiements éclata. Un mélange effrayant de hurlements puissants et de grondements sourds, une multitude de cris à glacer le sang. La stupéfaction et la peur troublaient ma vision, je ne voyais que des formes agiles qui se déplaçaient en courant très vite ou par grands bonds rapides d’une roche à l’autre. Certaines se suivaient, d’autres se croisaient, toutes aboyant sans cesse et de plus en plus fort. La tête en permanence tournée vers nous, ils nous surveillaient, virevoltant autour de nous comme pour nous couper toute possibilité de fuite, comme si nous étions leurs prisonniers. Les hommes se mirent à crier aussi fort que les singes pensant les effrayer. Bernard les fit taire, il était inutile de gueuler aussi cela ne les inquiéterait pas le moins du monde et ne pouvait que les exciter encore plus. Nous devions rester groupés et nous éloigner sans hâte et sans manifester autant que possible le moindre signe de peur ou d’agressivité.

- Chef, voila les mandrills. Je t’ai parlé d’eux en riant l’autre jour quand tu soignais tes fesses. Maintenant, on ne s’amuse plus. Les types là sont mabouls. Surtout garde ton fusil prêt mais ne tire pas. Si on en tue ou bien on en blesse un seul, c’est fini pour nous tous. Ils sont trop nombreux et nous n’aurons pas assez de temps pour tous les tuer. Ces cons là peuvent nous déchirer comme un morceau de papier. Je reste à tes cotés, s’il y en a qui viennent trop prés c’est pour nous attaquer. À ce moment là il faudra tirer très vite. D’abord le plus costaud il sera devant, c’est le chef et ceux qui ne fuiront pas tu les tires après lui. Eux aussi il faudra les tuer avant qu’ils viennent pour nous bouffer. Chef, maintenant c’est trop chaud pour nous, il faut que tu m’écoutes c’est moi qui dirais de tirer. Mais ils ne vont pas attaquer, nous sommes entrés sur leur terre et ils nous chassent, c’est tout. Maintenant il faut partir ensemble et sans fuir. Okani,  allons-y !

Quest-ce que ces humains font ici ?

Nous avons repris la marche sous les huées et les insultes blessantes en langage mandrill. Un gros balèze flanqué de ses deux « gorilles » s’approchait fréquemment jusqu’à une quinzaine de mètres. Les autres gueulaient toujours aussi forts mais gardaient leurs distances. Le chef de ces cinglés entreprenait à intervalles réguliers des charges d’intimidations, les deux autres lui emboîtaient le pas quelques secondes après. Ils bondissaient vers nous exhibant leurs crocs et gonflant la poitrine en gueulant aussi fort qu’ils le pouvaient puis s’arrêtaient à distance respectable, satisfaits de leur prestation.Laissez-moi le blanc !

Le chef de bande devait peser au minimum soixante cinq kilos de muscles et de tendons, les deux autres à peine un peu moins.   Ces trois athlètes aux poitrails larges et musculeux avaient des regards assassins n’exprimant que violence et méchanceté. Leurs yeux de tueurs, soulignés d’inquiétants rictus étirés vers l’arrière de leurs gueules armées de baïonnettes lançaient des éclairs de férocité assassine. Pour faire trembler d’effroi les inconscients qui osaient traverser leur territoire ils s’étaient cagoulés de museaux de chiens enragés plantés de dents de tigres !

 

Tu me cherches ?

Leurs crocs taillés en pointe de pieu mesuraient bien cinq centimètres de long. Les couleurs du massacre luisaient sur leurs gueules boursouflées décorées surtout de bleu agrémenté de rouge, de jaune et de traits tordus blancs et noirs. Ce barbouillage met en relief le haut du museau fait de deux sortes de tubes déformés et cannelés, plus ou moins blancs et partant des yeux jusqu’à de larges narines dont l’unique fonction est probablement de les rendre plus laids. Le pelage du dos est brun sale avec des reflets verts. À force de se déplacer sous les feuilles des grands arbres, tout ce qui vit finit par s’imprégner des couleurs de la chlorophylle et ces singes facétieux mais totalement hermétiques à toute manifestation d'élégance se sont à l’évidence contentés des fonds de cuves pour rater leur teinture. Leur manteau brun olivâtre est d’un goût plus que douteux. Le dessous jaunâtre n’est pas non plus très raffiné. Leurs callosités fessières rouge vif à l’aspect sanguinolent ne sont pas vraiment mises en valeur par un souvenir de queue devenu moignon. Leurs bras courts semblent comme la queue avoir été rognés. L’ensemble de leur silhouette disproportionnée est une injure au charme et à la délicatesse. Ils sont de surcroît affublés d’une imitation de crinière qui ferait mourir de rire le plus chauve des lions et l’on comprend pourquoi ces malheureux singes ont un si mauvais caractère ! J’ai appris ce jour là que la nature pouvait être cruelle ou avoir de      l’humour une notion très particulière.

 

Ils nous ont accompagnés sur plus de cinq cent mètres. Plus nous nous éloignions de leur territoire, plus ils restaient loin de nous se contentant de nous injurier.

Foutez-moi le camp et vite !

Ils avaient renoncé à nous intimider à partir du moment où nous étions sortis de leurs arènes. Satisfaits de leur assourdissante et inquiétante démonstration d’autorité, dans une dernière manifestation de mépris et d’impolitesse, ils étaient retournés sur leurs rochers sans un regard et en ne montrant que leurs horribles fesses. Bernard avait raison, ils ne voulaient pas d’humains chez eux, ils connaissent trop bien leur esprit moqueur et taquin ! Leurs proches cousins de savane les babouins, les couleurs éparpillées en moins, ne sont pas mieux lotis question esthétique. Pour ce qui est de l’humeur et de la dangerosité des réactions lorsqu’on traverse leur territoire, ils sont vraiment de la même famille. Il m’était déjà arrivé de croiser en chemin cette race d’excités mais en savane où ils vivent en groupes plus importants, on les voit et les entend de beaucoup plus loin. On fait un détour et tout rentre dans l’ordre. J’étais rassuré par la distance entre nous et ces enragés, je n’étais pas le seul d’ailleurs Bernard aussi était soulagé.

Quelle vie ! Je me retrouve au placard pour une simple engueulade !

 

Les bulldozers se chargeraient de déloger sans ménagement les loubards de la forêt. Ils partiraient de toutes façons bien avant que les machines n’arrivent. Ils les entendraient venir de loin et fuiraient le quartier. C’est la loi de la jungle revue par les humains ! Les singes se croyaient chez eux en brousse, des assemblages de ferraille conçus par leurs cousins habiles les en chasseraient !

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  Singes aimer vie dans arbres grande forêt.

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